Les grands crimes du XXe siècle : Omar Raddad

Bien qu’il ait toujours protesté de son innocence, le jardinier marocain Omar Raddad a été condamné par la cour d’assises des Alpes-Maritimes à dix-huit années de réclusion criminelle pour le meurtre de sa patronne, Ghislaine Marchal

FRANCE RADDADLe corps de Ghislaine Marchal, 65 ans, avait été retrouvé, lardé de coups de couteau, dans la chaufferie de sa villa La Chamade, sur les hauteurs de Mougins, en juin 1991. Selon les enquêteurs, la veuve avait réussi, seule et mortellement blessée, à se barricader dans sa cave avant de tracer, avec son sang, l’inscription fatale et mal orthographiée : « OMAR M’A TUER. » Selon les juges, son employé, en rage à cause d’un argent que la riche héritière de l’équipementier automobile Marchal lui refusait, l’a en effet estourbie et poignardée.

Le 2 février 1994, le procès s’est ainsi soldé mais l’affaire, en réalité, commençait.

Tandis que le jeune homme de 29 ans, en cellule, entamait une grève de la faim et avalait des lames de rasoirs, les partisans de son innocence s’organisaient autour d’un comité de soutien, emmené par Me Jacques Vergès et des intellectuels, dont l’académicien Jean-Marie Rouart. Si l’accusé avait protesté trop bas, complexé par son illettrisme, eux allaient donner de la voix. Ils ont été entendus : le 10 mai 1996, le président Chirac a accordé une « grâce partielle » à Omar Raddad. Omar est aujourd’hui libre mais toujours coupable.

Soudain, dans le silence qui accueille généralement, l’espace d’une nanoseconde, un verdict d’assises rendu sans preuve irréfragable, un horrible cri de douleur nous glace les sangs. Sur l’un des bancs réservés à la famille de l’accusé, au pied du petit box de bois où Omar Raddad chancelle, Latifa, son épouse depuis huit ans, hurle. « Je vous hais ! Je vous hais ! », crache-t-elle en direction du président Armand Djian, avant de s’effondrer sans connaissance, emportée par une crise de nerfs et, sitôt, par le Samu. « On va mobiliser l’opinion en France ! La bataille ne fait que commencer. La bataille contre le racisme ! », prévient Jacques Vergès en se dirigeant vers les lourdes portes de la salle d’audience. « Maître, vous n’avez pas à commenter une décision de justice… », s’étrangle le président. Fi ! c’est mal connaître l’avocat de Klaus Barbie qui, dès les battants franchis, harangue la foule, venue en nombre assister à la décision de la cour niçoise. « Il y a cent ans, dans l’affaire Dreyfus, on condamnait un jeune qui avait le tort d’être juif. Aujourd’hui, on condamne un jardinier parce qu’il a le tort d’être maghrébin ! »

« Oui ! Innocent ! Innocent ! », lui répond la horde, chauffée à blanc. Un homme crie sa « honte d’être français ». Un autre que l’accusé « a été jugé sur son nom ». « Il y avait devant nous, sur le banc de la partie civile, un représentant de la Ligue des droits de l’homme. Voici ce que les humanistes ont fait ! », rétorque Jacques Vergès. Non loin, Me Henri Leclerc, « l’humaniste » si vertement tancé, choisit de tourner le dos à son ennemi. Tristement, le ténor, qui représentait exceptionnellement une partie civile – la fille de Ghislaine Marchal et son époux, l’ancien bâtonnier de Paris Bigault du Granrut – quitte le palais de justice. Lors de sa plaidoirie, il avait fait part de sa conviction : « Je dis que c’est possible, très possible, que ce soit Omar (…) Je plaide sans haine, j’ai bien réfléchi, j’arrive à l’évidence. » « C’est la bataille des pauvres ! », poursuit, dans son dos, Me Vergès.

Une semaine durant, pourtant, le défenseur avait pataugé, sans s’en sortir, dans le sang de la cave de Ghislaine Marchal. Il avait bien plaidé, sept heures avant le verdict, les incohérences manifestes du dossier – « le chevron, la date du crime et l’écriture », l’enquête bâclée, l’absence de mobile, la destruction de pièces à conviction–, rien n’a pallié son absence de pugnacité lors des audiences. L’avocat, comme les jurés, avait pâli lorsque, l’avant-dernier jour des débats, les huissiers ont déballé les deux portes de la chaufferie de La Chamade, graffitées avec le sang de la victime : « OMAR M’A TUER », « OMAR M’A T ».

L’écriture, a tranché la cour d’assises, est bien celle de la patronne du jardinier marocain. Si le chevron, qui a servi à l’assommer, n’était pas souillé, c’est certainement parce qu’il a été nettoyé. La date du crime ? Elle ne fait aucun doute malgré une « erreur de frappe » dans un PV : la riche veuve, après s’être barricadée dans sa cave, a succombé à ses nombreuses blessures le 23 juin 1991 et non le lendemain, jour où son employé présente un emploi du temps béton. L’alibi, enfin : l’argent, bien sûr. L’argent qu’Omar gaspillait au casino et dans la fréquentation de prostituées au lieu de payer son loyer en retard… Est-ce le raisonnement qu’a tenu la cour d’assises, balayant dans son délibéré les troublantes lacunes du dossier ?

Détention provisoire comprise, Omar Raddad a purgé sept années de prison avant de bénéficier d’une « grâce partielle » du président Chirac, à la demande du roi du Maroc Hassan II. Sa peine a ainsi été réduite de quatre ans et huit mois. En décembre 2008, Omar Raddad a été reçu à la Chancellerie par Rachida Dati. Pendant une heure, avec sa nouvelle avocate Me Sylvie Noachovitch, le jardinier toulonnais a présenté ses arguments – la comparaison de deux empreintes génétiques retrouvées mélangées au sang de Mme Marchal – en faveur d’une deuxième requête en révision. « C’est le combat de ma vie », a-t-il simplement lâché en sortant.

Philippe Tesson, bien sûr, a autorisé l’audace et l’académicien Jean-Marie Rouart ne m’a jamais permis de l’oublier (*). Au lendemain du verdict condamnant Omar Raddad, la jeune journaliste que j’étais alors ne décolérait pas : pourquoi Jacques Vergès, le maître de la défense de rupture, n’avait-il pas, dans l’enceinte, porté haut la bagarre ? Pourquoi le « serial plaideur », d’ordinaire si prompt à manier la didactique et la rhétorique face aux jurés d’assises, était-il resté sans voix lors des débats ? « Faites un papier ! », tranchait mon patron.

Quinze ans et au moins autant de procès plus tard, je n’ai pas toutes les réponses à mes questions. Mais ma déception est restée identique à celle que j’ai éprouvée le 2 février 1994.
(*) Omar, la construction d’un coupable, de Jean-Marie Rouart, éd. de Fallois, mars 1994, réédité en avril 2001.

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