L’Avortement au Maroc : Enquête sur un tabou

Interdit par la loi, condamné par l’islam, l’avortement est le dernier recours pour des femmes qui veulent échapper à la honte d’une naissance illégitime. Face à la pression sociale, nombreuses sont celles qui optent pour une clandestinité parfois périlleuse et souvent lucrative pour les médecins. A qui profite le système ? Qui sont les premières victimes ? Un débat sur l’avortement est-il possible ? Autopsie d’un tabou.

Avortement-Maroc2_200“Dès que j’ai eu un doute face à mon retard de règles, j’ai ‘tracé’ jusqu’à une pharmacie avec un flacon d’urine en main, pour demander un test de grossesse. Positif. Toute la pharmacie s’est transportée de joie, multipliant les mabrouk convaincus, et vive la future jeune maman… Ils pensaient avoir affaire à une jeune épouse”. Malika, elle, feint son heureuse surprise, se donne une contenance, joue la comédie. Peut-être assez bien d’ailleurs. Elle avortera quelques jours plus tard, après avoir glané quelques conseils chez une amie. Etudiante célibataire lambda, elle devient, aux yeux de la loi, une criminelle. Comme des centaines de femmes qui, jeunes ou moins jeunes, mariées ou non, ont recours à l’avortement chaque jour, unies par le secret, effrayées par le tabou. L’important, c’est que personne ne sache rien. Surtout, cacher la grossesse aux proches. Mais gare à la loi également.

Car celle-ci ne badine pas avec l’avortement, inscrit au chapitre de crime “contre l’ordre des familles et la moralité publique” dans le Code pénal marocain (VIII), dont une poignée d’articles (449 à 458) règle la question sans ambiguïté. Une femme qui a recours à l’avortement, ou tente de le faire, encourt jusqu’à deux ans de prison, tout comme quiconque l’aide ou l’encourage. Mais le risque le plus grand plane au-dessus des “exécuteurs”, médecins, personnel médical, “faiseuses d’ange”, terme faussement poétique pour désigner les avorteuses traditionnelles. Ainsi, “quiconque, par aliment, breuvages, médicaments, manœuvres, violences ou par tout autre moyen” a pratiqué ou tenté de pratiquer un avortement est menacé de un à cinq années derrière les barreaux. De dix à vingt ans en cas de mort de la patiente, jusqu’à trente ans si la récidive est avérée. En somme, la loi marocaine ne reconnaît que l’avortement dit thérapeutique, dans le cadre de la protection de la santé de la mère. “En cas de pépin, tout le monde est mouillé”, avertit un médecin rbati. Bien sûr, “tout le monde” ne le fait pas. Mais “beaucoup de monde”, si.

Une pratique fréquente, totalement clandestine

Car dans n’importe quel domaine, la sévérité de l’interdit fabrique presque mécaniquement ses stratégies de contournement et favorise la clandestinité. Inutile de se plier en quatre pour mettre la main sur une hypothétique étude nationale, chiffrée ou non, “il n’en existe aucune”, affirme le Dr Mohammed Yacoubi, président de la Société marocaine de fertilité et de contraception à Casablanca. En fait, la seule étude quantitative marocaine, exception somme toute éclairante, est le travail de l’Institut national de statistiques et d’économie appliquée (INSEA), mené dans le cadre d’une université belge par Fatima Bakass et Abdesslam Fazouane. La question de l’avortement a été posée exclusivement aux femmes mariées : 10% d’entre elles ont reconnu y avoir eu recours (voir encadré). L’avortement au Maroc, dans sa globalité, a parfois été abordé à l’étranger.

Mais nul besoin d’étude pour savoir que l’avortement est monnaie courante au Maroc. Jeunes couples ayant des problèmes financiers ou femmes d’âge mûr refusant une nouvelle grossesse après une erreur de contraception, jeunes filles non mariées et démunies, ou patientes ne souhaitant pas, pour raisons personnelles, l’enfant à ce stade précis de leur vie… “Je reçois une à deux demandes par jour”, explique ce gynécologue. “S’il s’agit d’un couple marié, je fais mon maximum pour les convaincre du choix contraire, en les rassurant, en trouvant les mots. Souvent, ils changent d’avis”. Pour celles qui ne veulent pas renoncer à l’avortement, l’idéal est de les orienter vers un collègue de confiance, un gynécologue pratiquant en clinique ou en cabinet.

Aucun nom, ni de médecin ni d’établissement, ne filtre, hormis deux anciennes cliniques casablancaises, célèbres sur la place, où il est connu que l’avortement se pratique à la chaîne. D’autres, plus discrets, s’y adonnent également. Mais, même en l’absence du conseil avisé d’un médecin, la majorité des filles désirant se faire avorter savent vers qui se tourner. “C’est la rue qui sait”, résument les médecins d’une voix unanime. “Certains pratiquent l’avortement trois ou quatre fois par jour et sont connus pour ça. Même dans certains hôpitaux, sauf les CHU car le contrôle et la hiérarchie y sont trop ordonnés, la demande est passée de deux par mois à deux par semaine, estime un observateur. Sur le dossier médical, il est inscrit ‘fausse couche’, ‘risque hémorragique’”. A l’inverse, certaines adresses sont connues pour ne jamais pratiquer l’avortement, par conviction, souci de réputation morale ou peur de la loi.

“A vrai dire, reconnaît ce gynécologue, cela nous arrange que certains le fassent. Je ne porte pas de jugement, mais je préfère que ce soit fait dans les meilleures conditions”. Les professionnels l’expliquent, l’avortement (par aspiration dans la grande majorité des cas) demeure un geste à l’aveugle, qui comporte des risques dès qu’il est pratiqué à la légère, ou de manière industrielle. Ce qui est, malheureusement, souvent le cas.

Des médecins qui se font piéger

Selon la loi, celui ou celle qui se fait prendre risque gros. En réalité, les poursuites pénales se font assez rares. “En général, c’est parce qu’il y eu décès de la patiente, explique Fatna El Bouih, de l’Observatoire des prisons. En ce moment à Oukacha, il n’y a qu’un seul cas de détenue incarcérée pour avoir participé à un avortement”. “Le sujet est tellement tabou que des solutions sont souvent trouvées par-dessous la table, même à la Cour”, complète cet avocat. Des arrangements fréquents, surtout en cas de flagrant délit. “Trois ou quatre médecins se sont fait piéger par des filles venues demander un avortement. Le flic débarque après l’acte. Silence acheté pour 50 000 DH”. Soit vingt fois le tarif moyen d’un avortement.

D’autres s’en sortent moins bien et se retrouvent inscrits au registre des faits divers comme lors de la sordide affaire Tabit qui a fortement marqué tout le monde, il y a une dizaine d’années. “Les gynécologues ont pris peur après l’arrestation de l’un d’entre eux, qui pratiquait des avortements sur les filles dont abusait le commissaire, raconte un membre du Conseil de l’ordre des médecins de Casablanca. Nous nous sommes retrouvés avec une génération de bâtards sur les trottoirs”. Ici, c’est un généraliste de Mohammedia, là un infirmier de Settat et son assistante, de temps en temps, une avorteuse traditionnelle qui sont mis en cause. L’an dernier, un médecin accusé de récidive s’est suicidé. Parfois, c’est la vindicte familiale qui s’en charge : un médecin a récemment été admis en réanimation au CHU de Casablanca après avoir été tabassé par le mari d’une femme qu’il a avortée en cachette.

Un business arrangeant

Entre la rareté relative des sanctions et leur sévérité, c’est sans conteste l’appât du gain qui tranche le plus souvent, bien que certaines personnes prennent le risque par altruisme ou conviction éthico-sociale. “C’est un fonds de commerce, répond naturellement un gynécologue. Surtout pour des cabinets de généralistes qui tournent mal”. A 100 ou 200 DH la consultation, le calcul est vite fait pour qui veut arrondir ses fins de mois : l’avortement, lui, rapporte au moins 1500 DH pour quelques minutes d’intervention. “ça peut aller jusqu’à 6000 DH, tout dépend de l’avancement de la grossesse, si l’avortement a lieu en cabinet ou en clinique, s’il nécessite une anesthésie en bloc…”.

Le marché de l’avortement a ses petits arrangements : “Cela coûtera moins cher pour un couple marié qui vient consulter le médecin de famille, avec qui est établi un rapport de confiance, que pour une célibataire qui n’a vraiment pas d’autre choix”, explique ce médecin. Souvent incapables de s’acquitter de la somme demandée, ce sont les jeunes femmes ou mineures non mariées, issues de familles très conservatrices, qui forment le bataillon le plus gros et le plus vulnérable des demandeuses d’avortement, s’en remettent aux mains d’une avorteuse, qui ne demandera jamais plus de 1000 DH, avec facilités de paiement. Et grâce au shour, peut-être pourra-t-elle conjurer la punition divine…

Mutilations

À ce prix-là, certaines sont prêtes à tout accepter. Même le pire. Car sans vouloir noircir le tableau, les méthodes proposées par les avorteuses traditionnelles sont au mieux dangereuses, au pire barbares : décoctions d’herbes sèches (lhantita, essalmia) ou de grains (lharmel), plaquette d’aspirine mélangée au coca, pics brûlés enfoncés dans l’utérus… c’est la blacklist des “remèdes” abortifs que décrit Souad Ettaoussi, assistante sociale de Solidarité féminine.

“On a vu des filles sacrifiées, déplore ce médecin qui a longtemps pratiqué en CHU. Des septicémies dans le pelvis amenant à une ablation, des colons perforés… Une jeune fille est décédée en réanimation. Une autre s’était enfoncé dans le vagin un comprimé de permanganate de soude qui a détruit sa muqueuse vaginale, la condamnant au traumatisme de rapports sexuels d’une douleur insoutenable”. Parmi les conséquences les plus “bénignes” de telles complications, la stérilité ou la peur de devenir stérile. Les effets de l’avortement peuvent être très sévères chez une femme qui les vit comme une punition de Dieu, explique le Pr Nadia Kadiri, psychiatre au CHU d’Ibn Rochd de Casablanca. Souad Ettaoussi, elle, raconte l’histoire de cette “fille de la campagne, tombée enceinte lors de son premier rapport sexuel, qui a commencé à avaler n’importe quoi puis s’est frappée au ventre avec une petite bouteille de gaz. Son enfant est né, très sévèrement handicapé à la tête et aux yeux, et ne sait pas parler”.

Mais les cas d’atteinte à la fécondité ne sont pas toujours l’apanage des mêmes et sont parfois commis sous couvert “légal”. Selon ce gynécologue, “des instructions verbales ont été transmises, dans les années 70 et 80, pour ligaturer les trompes des femmes aliénées d’El Hank. Cela a même été permis au nom de la régulation des naissances, sur des femmes saines d’esprit ayant eu plus de sept enfants, souvent à la demande du mari”.

La loi de l’hypocrisie

Jusqu’où peut mener l’hypocrisie sociale ? Car, loi ou pas, c’est elle qui est au cœur des problèmes liés à l’avortement clandestin au Maroc, où l’éducation sexuelle est, pire qu’inexistante, négative, c’est-à-dire basée sur l’interdiction et non l’information, et où la sexualité des petites Marocaines est étroitement contrôlée entre la sacralisation de la virginité d’abord et du mariage ensuite.

D’autant que cette prédétermination à procréer légitimement est profondément intériorisée, comme en témoignent denombreux proverbes ou expressions populaires (ragued) ou, aujourd’hui, la demande croissante de réfection de l’hymen. Selon une étude (2004) du Centre psychiatrique de Ibn Rochd, 70,3% des interrogées lient la fonction de l’acte sexuel au “désir d’enfant” et 28,2% à une “obligation” (contre 1,3% au plaisir).

Ainsi, on comprend mieux que de nombreuses jeunes filles ne voient pas d’alternative possible à l’avortement autre que l’exclusion à laquelle sont condamnées les mères célibataires, malgré le labeur des associations. Une étude juridique et sociale française* le confirme : “la divulgation de l’inconduite est plus grave que l’inconduite elle-même” et “la décision d’avorter s’impose comme une évidence” face à une “absence complète de références à l’ordre juridique”, ou religieux. En effet, “le seul ordre qui s’impose est celui du voisinage et de la famille”, comme le suggère ce témoignage : “Nous, nous ne pensions pas à ce problème, que c’est un péché. C’est parce que tu en parles, sinon on n’y pense pas. (…) On ne se disait pas : coucher c’est haram ou pas haram. Dès qu’on peut se cacher, on le fait. On n’a pas le sentiment d’être en faute, mais il y a les gens. (…) Pour l’avortement, je ne suis pas malade vis-à-vis de Dieu”.

Islam et avortement, un ijtihad possible

Ainsi, dans la rue ou le village, il est vrai que l’interdit social prime sur les interdits, légal et religieux. Mais la sévérité du Code pénal, si elle se montre impuissante comme force de régulation, n’en alimente pas moins une clandestinité lucrative et dangereuse. Or il est naturel que la loi statue sur une telle question, et au Maroc, elle s’inspire de la position de l’islam, qui protège la vie sacrée du fœtus, et s’avère une justification de l’intransigeance du Code pénal.

Pourtant, plusieurs études et observateurs le signalent : en matière d’avortement, l’islam se prête à l’ijtihad, en vertu du débat qui existe entre les différentes écoles de l’islam sunnite. Elles font référence à la vie du fœtus, notamment la notion de “nafkh rouh”, ou insufflation de l’âme, avant laquelle l’avortement serait envisageable. Les conditions permettant le recours à l’acte chirurgical abondent : si la santé de la mère est en danger, si le fœtus est non viable, et même, pour certains hanafites, en cas d’inceste ou de viol. Selon l’étude de Samir Aldeeb Abu-Sahlieh**, certains oulémas situent l’insufflation de l’âme au terme du 120ème jour de grossesse, d’autres au 40ème jour seulement (certains malékites et chaféites), d’autres encore condamnent l’avortement de manière absolue.

Ouvrir le débat, une nécessité réaliste

Aussi, est-il vraiment impossible d’envisager un assouplissement de la législation sur l’avortement, au regard de certaines conséquences dramatiques qui sont liées à sa pratique clandestine ? Le Code de déontologie des médecins marocains n’engage-t-il pas “au respect de la vie, de la personne” mais aussi au “maintien de la santé et de la situation sanitaire” des citoyens ?

La Tunisie, qui a réformé sa moudawana bien avant ses voisins, marocain et algérien, sous le président Bourguiba, à l’Indépendance, a bien trouvé une solution : sa législation ne condamne pas strictement, mais encadre l’avortement, admettant des causes thérapeutiques élargies (problème fœtal, malformation, maladie chromosomique…) ainsi qu’éthiques (viol, inceste) et socio-économiques (jeunes filles démunies, veuves, mineures…). Concrètement, l’avortement y a lieu dans le cadre de la planification familiale et dans des centres de santé équipés.

Au Maroc, des médecins avertissent tout de même contre la banalisation du geste, à l’instar de ce gynécologue qui raconte cette anecdote tunisienne : “Une femme est arrivée à l’hôpital pour un avortement, son cabas sous le bras, elle venait de faire ses courses. Le médecin lui a indiqué naturellement une pièce voisine. Etait-elle à jeun ? Oui, elle connaissait le processus. Elle s’est fait avorter puis est retournée vaquer à ses occupations. Son mari n’était pas là, sa présence n’étant pas obligatoire”.

Faut-il pour autant ne s’en remettre qu’au cas par cas et donc à l’ouverture ou à la compassion du juge ? Le cas récent d’une jeune bonne, tombée enceinte après un viol, acculée à accoucher dans la rue puis à tuer son bébé et qui n’a été condamnée qu’à un an de prison en raison des circonstances sociales de son drame, montre que la jurisprudence peut s’avérer positive, mais est-ce suffisant ? Le débat mériterait d’être ouvert, du moins entrouvert, malgré les pressions que l’on devine, relayées par le docteur Yacoubi : “Qui peut dire aujourd’hui qu’il faut autoriser l’avortement pour les cas extrêmes, viol, inceste, mineures ? Ce serait politiquement incorrect !”. Voilà qui en dit long sur l’hypersensibilité du dossier. Avis aux téméraires.

Marocfemme.net


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